Prendre un livre sur un coup de tête en librairie peut s’avérer un pari risqué. Les pastilles promotionnelles, reprenant en caractères gras des extraits de critiques dithyrambiques, n’étant pas nécessairement gage de qualité, il ne faut pas toujours juger un livre à son budget marketing.

Alors que je faisais le plein de Tchoupi et me morfondais de la mutation profonde de mes lectures ces dernières années, j’ai été happée par la couverture guillerette de ce roman de Toshikazu Kawaguchi.

En survolant rapidement la quatrième de couverture, mon cerveau a enregistré les données essentielles de cette histoire : du café et du voyage dans le temps. En manque de caféine et toujours partante pour une dose de SF, j’ai donc dévoré ce recueil de 200 pages à une vitesse que je n’avais pas atteinte depuis l’arrivée du Covid (ce qui ne nous rajeunit pas, les copains).

Des vies entrelacées

Tout se passe au Funiculi Funicula, un café discret, caché dans une ruelle. Si en apparence, rien ne le distingue des autres, ce minuscule salon aux allures dépouillées a un pouvoir extraordinaire : en s’asseyant à une place bien précise, il est possible de voyager dans le temps. Oui mais voilà, les règles pour traverser les époques sont strictes. Il n’est pas possible de se déplacer, le présent restera le même quoiqu’il arrive ou quoiqu’il soit dit, et surtout, il n’est possible de voyager que le temps de boire un café chaud. De fait, malgré la réputation des lieux, peu de personnes viennent tenter l’aventure. 

C’est pourtant ce que vont vivre quatre femmes dont les histoires sont liées à ce troquet. Une cadre ambitieuse plaquée par son compagnon sans explications, une épouse dévouée que son mari oublie, une tenancière de bar audacieuse que sa sœur tente de contacter et une mère sensible qui a peur pour son enfant. Chaque fil narratif est unique, tout en se mêlant doucement aux autres. Le premier récit nous familiarise avec l’atmosphère du café et ses habitués. Les autres vont ensuite découler des bribes qui ont été évoquées.

Dans une lecture fluide, Toshikazu Kawaguchi nous guide dans les rebondissements de ces vies. Il y a beaucoup de douceur dans ces histoires. Des lenteurs aussi. Les secrets et les non-dits se dévoilent au fur et à mesure des scènes, en filigrane les uns des autres. 

Reprendre le temps

 

Si j’ai été servie en café, l’aspect SF espéré n’était pas au rendez-vous. Et qu’importe finalement. Dans ce roman, le voyage dans le temps n’est pas un but en soi puisqu’il n’a aucune incidence et que seule importe la relation à l’autre. C’est un récit sur ce que l’on aurait pu se dire. Ce que l’on aurait dû se dire.

Chacune de ces femmes se voit donner une chance de faire la paix avec elle-même : comment surmonter le départ de l’autre ? Comment vivre l’incertitude ? Comment aller au-delà des intentions qu’on prêtait à une personne proche ? Le roman se conclut sans morale, ni lourdeur. La vie continue, quoiqu’il advienne, comme annoncé.

C’est au lecteur de tirer ses propres enseignements, s’il le souhaite. Pour ma part, j’en ai conclu qu’il faut aller au-delà des apparences et de ce que l’on croit connaître des autres. Qu’il faut aussi saisir les opportunités d’avoir les conversations importantes, qu’elles peuvent influencer tous les liens et le ressenti entre deux personnes. 

Une évidence lorsque c’est annoncé comme cela, me direz-vous. Mais quand vous êtes pris dans le tourbillon du quotidien, un petit rappel ne fait parfois pas de mal.

Le café : un indispensable

Sans surprise avec un titre pareil, le café est un personnage à part entière.

Le lieu d’abord. Décrit à de multiples reprises, son ambiance hors du temps et sa présence donnent une atmosphère particulière. Le livre étant une adaptation d’une pièce de théâtre, on sent l’importance du décor et de la lumière. La narration met en avant ce décor, en insistant sur la présence de ses trois horloges dont une seule donne l’heure réelle.

La boisson ensuite. Entre les descriptions des parfums et des saveurs, il est omniprésent. Comme il est l’élément permettant le voyage, son rôle est prédominant. Son goût travaillé, pas toujours apprécié à la hauteur des efforts de sa préparation, est détaillé à plusieurs reprises.

En soit, je ne suis pas convaincue de l’utilité de ces passages qui m’ont semblé maladroits. Par exemple, le rappel des lieux à tous les chapitres, dans des termes très similaires, n’apporte rien. Le lecteur s’est déjà construit une image mentale de la scène. Cela donne l’impression que chaque histoire pourrait être lue de manière indépendante. Or ce n’est pas le cas puisque des éléments sur les personnages sont révélés à travers chaque portrait.

Oui, mais ensuite ?

Si j’ai été entièrement séduite par cette proposition de voyager dans le temps pour se dire l’essentiel, l’écriture globale de ce roman n’est pas des plus fines. Pourtant, on ressent dans les descriptions des personnages, dans leurs attitudes et leurs relations qu’il prend plaisir à nous les présenter. Clairement, le relationnel est la force de cette œuvre. 

C’est donc sans surprise que j’ai appris que Toshikazu Kawaguchi avait écrit une suite à la vie de ce café.

Cependant, ce sera sans moi. Sauf s’il tombe entre mes mains par hasard, bien sûr. Si dans les relations, il faut savoir tout se dire, ce n’est pas toujours nécessaire avec les livres.